Archives mensuelles : octobre 2015

Informatique dans le primaire, par Maurice Nivat

La présente réflexion nous a été aimablement transmise par Maurice Nivat, un des pionniers de l’informatique. Nous l’en remercions sincèrement

2 mars 2015

L’enseignement primaire est le lieu de la découverte du monde par l’enfant, en dehors de l’acquisition des notions fondamentales qui concerne surtout la langue vernaculaire et les mathématiques (nombres et figures géométriques).

Il ne saurait être question de tout apprendre aux enfants mais de mettre une sémantique sur des mots c’est-à-dire de donner naissance à des concepts : qu’est- ce par exemple qu’un « monument » ?

Et de relier ces concepts entre eux : les monuments ont à voir avec l’architecture, la sculpture, l’histoire, la mémoire, l’honneur, le respect toutes choses qui feront l’objet d’un traitement similaire.

Bien évidemment il ne s’agit pas de cours sur les monuments, les profs ne peuvent avoir de l’architecture et de la sculpture qu’une connaissance réduite, celle d’un homme cultivé, mais il ne s’agit pas non plus de se livrer à une analyse très fine de la notion de monument, qui pourrait se révéler beaucoup plus délicate qu’on ne croit (d’autant plus qu’elle fluctue avec le temps).

Au retour d’un voyage en Micronésie, j’ai passé à une institutrice de mes amies les photos de masques que j’avais prises en Papouasie et autres lieux : elle en a fait l’objet d’un travail de ses élèves, qu’elle a priés de réfléchir après leur avoir montré de ces photos, et, en se faisant aider d’une collègue d’art plastique, de dessiner eux-mêmes des masques, effrayants ou grotesques. J’ai un compte rendu vidéo de cette expérience qui a dépassé toutes les espérances de mon amie : ses élèves de CE2 ont imaginé et produit une série de masques stupéfiante, où leur imaginaire enfantin, entrant en résonance avec celui des peuples « primitifs », a donné naissance à de troublantes figures.

Cette amie n’est évidemment pas plus anthropologue que moi, elle n’est pas plus psychanalyste et n’a pas cherché ce que pouvaient cacher ces figures de l’inconscient de ses élèves : elle a seulement conclu que les trois mois à travailler sur la notion de masque avaient intéressé et motivé la bande de gamins et gamines dont elle a la charge, et que peut-être plus tard ils auront une vision moins sommaire, moins franco-centrée de la charge symbolique que peut contenir un masque pour des populations différentes de la nôtre.

Je parle ici de culture c’est-à-dire du fonds de connaissances très diversifiées appartenant à tous les domaines de l’activité humaine que l’on souhaite voir tous les enfants acquérir, car elles servent au moins à une chose c’est de savoir respecter toutes les activités humaines qui sont respectables en ancrant bien l’idée que, sur pratiquement tous les sujets, il y a des gens qui en savent beaucoup plus que vous, ce qui induit le respect généralisé de l’autre qui est le fondement même du vivre ensemble. Ce qui est commun à toutes mes amies professeures des écoles, c’est l’importance qu’elles attachent à cet aspect de leur métier, se cultivant elles-mêmes sans cesse pour pouvoir transmettre à leurs élèves un maximum de culture.

Ce long préambule est destiné à regarder ce qui peut se passer dans d’autres domaines comme les sciences et les techniques, et plus particulièrement l’informatique. Disons pour faire simple que la culture mathématique n’est pas la chose au monde la mieux partagée : bien peu de gens peuvent se targuer d’en posséder une, et je pense qu’il en va de même pour la physique, la chimie, la biologie. Il y a quand même une culture mécanique que l’usage des voitures automobiles a rendu nécessaire : pour conduire il faut avoir quelques notions de vitesse, d’accélération, de puissance, de force (au moins centrifuge) de distance de freinage. Les dangers de l’électricité sont présents à l’esprit de tout le monde, on sensibilise les enfants à ses dangers dès leur plus jeune âge, et beaucoup de gens ont appris à faire des réparations simples à leur installation électrique. L ‘automédication, ou simplement le désir de comprendre ce que disent les médecins, alimentent une culture médicale et biologique que répand toute une littérature, bien qu’elle soit considérée comme néfaste par les médecins. En ce moment un vaste effort de sensibilisation des citoyens aux problèmes de l’écologie, du développement durable, des économies d’énergie est animé par diverses associations et par le gouvernement lui-même, il est évidemment relayé par l’école.

Il existe donc une culture scientifique et technique que dispense l’école primaire (entre autres, parents, amis, médias s’en chargent aussi) qui de fait est de même nature que l’autre que j’appellerais littéraire : elle consiste à donner un sens aux mots de la science et de la technique, au moins à ceux qui apparaissent fréquemment dans le discours ambiant, sens plus précis que celui qu’on trouve dans les dictionnaires mais qui ne s’appuie pas sur une connaissance réelle, opérationnelle, de la notion en question. « Force » est un de ces mots, un peu piège, parce qu’il a un sens dans la langue naturelle beaucoup plus large que celui que lui donne la science et qu’il faut donc arriver à distinguer le mot scientifique « force » qui fait qu’une force est mesurable, et qu’elle peut donc être double ou triple d’une autre, du sens vulgaire dans le français courant où l’on peut dire que X est fort en maths, mais dire que X est deux fois plus fort en maths que Y n’a pas vraiment de sens.

Je pense que la culture informatique que devrait dispenser l’école primaire est de même nature : d’abord donner un sens aux mots, qui, en même temps que l’informatique a envahi le monde, ont envahi le champ du discours, par exemple celui d’ « information » qui comme le mot force appartient aussi au langage courant. L’information c’est ce qu’on trouve dans les journaux, vraie ou fausse, ou à la télé, c’est celle que dispense, ou ne dispense pas, la compagnie aérienne dont l’avion a du retard et que vous piaffez d’impatience dans l’avion arrêté sur le tarmac, c’est celle que vous essayez d’extraire du chirurgien qui vient de vous opérer ou d’opérer votre mère, c’est celle qui manque pour pouvoir prendre une décision ou tirer une conséquence logique d’un ensemble d’informations dans un logigramme. Pour compliquer le tout, il existe une théorie de l’information, initiée par Claude Shannon, qui joue un rôle essentiel dans le domaine des télécommunications mais a peu à voir avec l’informatique. Qu’est-ce que l’information des ordinateurs et des informaticiens ?

Là, force m’est de constater qu’il n’y a pas grand chose, dans la littérature et dans la presse, qui puisse aider des professeurs des écoles à parler d’information dans tous les sens que peut prendre ce mot et en particulier son sens scientifique et technique.

Le même constat peut être fait avec d’autres mots comme programme, machine,réseau, protocole, code, numérique, ces deux derniers introduits récemment dans le discours politique étant chargés de toutes les ambiguïtés.

Je ne crois pas possible de donner aux futurs professeurs des écoles plus que de très rudimentaires rudiments d’informatique effective, c’est-à-dire de programmation d’ordinateurs et de réseaux : n’oublions pas que la plus grande partie d’entre eux viennent de sections littéraires et ont déjà bien du mal avec les sciences traditionnelles aux quelles ils doivent initier les élèves, par contre il me paraît essentiel qu’ils acquièrent une certaine culture informatique consistant d’abord en l’identification et la désignation, dans la langue, des principaux concepts. Et je vois comme un véritable travail d’utilité publique la définition de cette culture qui devrait être celle de tout le monde, c’est-à-dire le choix des concepts et leur explicitation à un niveau compréhensible. Je propose qu’une émanation du k12 se penche sérieusement sur la question.

Cette culture informatique qui revient à utiliser les mots justes pour dénommer les concepts identifiés et à avoir une compréhension minimale des dits concepts (par exemple savoir que les « bits » circulent dans les ordinateurs le long de bus, comme les électrons dans un atome gravitent autour d’un noyau) n’est pourtant pas suffisante. L’école primaire devrait être le lieu où le élèves apprennent à mettre les machines électroniques à leur juste place dans le monde qu les entoure, c’est-à-dire, n’en attendre que ce qu’il faut en attendre, ni plus ni moins, toutes miraculeuses qu’elle puissent paraître, elles ne sont jamais que des machines, construites et pilotées pas des hommes pour rendre service à d’autres hommes, et se rendre compte que toutes nos activités se déroulent dans un système dans lequel collaborent des êtres humains et des machines et outils de toutes natures. L’informatisation à laquelle nous assistons depuis plusieurs décennies et qui loin de ralentir s’accélère est le processus pas lequel des éléments électroniques viennent s’insérer dans les systèmes techniques ( au sens de Bertrand Gilles) pour rajouter des fonctionnalités, améliorer les performances ou augmenter la réactivité et la fiabilité de parties du dit système. Et il faut donner aux enfants une idée de ce processus car c’est lui qui fait évoluer le monde : décideur ou créateur il aura à imaginer lui-même des systèmes nouveaux utilisant plus d’informatique que les anciens, employé plus subalterne, il aura à maîtriser les outils informatiques qui entrent dans la composition du système dans lequel s’inscrit son activité pour être un agent efficace et vigilant, exerçant un réel contrôle sur ce qu’il fait.

Je suis obligé de dire que là aussi bien peu de textes existent permettant à un prof de construire un discours, ou une animation quelconque, sur ce sujet à usage de ses élèves : car ce sujet n’est pas seulement scientifique et technique, il est aussi psychologique ( où la psychologie d’un être humain utilisant la machine joue un rôle essentiel), sociologique (dans la mesure ou la plupart des activités sont celles d’un ensemble de machines et d’êtres humains) et « in fine » politique puisque c’est la politique qui amène à la construction des gros systèmes actuels à l’échelle d’une entreprise ou d’une nation tout entière.