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Informatique dans le primaire, par Maurice Nivat

La présente réflexion nous a été aimablement transmise par Maurice Nivat, un des pionniers de l’informatique. Nous l’en remercions sincèrement

2 mars 2015

L’enseignement primaire est le lieu de la découverte du monde par l’enfant, en dehors de l’acquisition des notions fondamentales qui concerne surtout la langue vernaculaire et les mathématiques (nombres et figures géométriques).

Il ne saurait être question de tout apprendre aux enfants mais de mettre une sémantique sur des mots c’est-à-dire de donner naissance à des concepts : qu’est- ce par exemple qu’un « monument » ?

Et de relier ces concepts entre eux : les monuments ont à voir avec l’architecture, la sculpture, l’histoire, la mémoire, l’honneur, le respect toutes choses qui feront l’objet d’un traitement similaire.

Bien évidemment il ne s’agit pas de cours sur les monuments, les profs ne peuvent avoir de l’architecture et de la sculpture qu’une connaissance réduite, celle d’un homme cultivé, mais il ne s’agit pas non plus de se livrer à une analyse très fine de la notion de monument, qui pourrait se révéler beaucoup plus délicate qu’on ne croit (d’autant plus qu’elle fluctue avec le temps).

Au retour d’un voyage en Micronésie, j’ai passé à une institutrice de mes amies les photos de masques que j’avais prises en Papouasie et autres lieux : elle en a fait l’objet d’un travail de ses élèves, qu’elle a priés de réfléchir après leur avoir montré de ces photos, et, en se faisant aider d’une collègue d’art plastique, de dessiner eux-mêmes des masques, effrayants ou grotesques. J’ai un compte rendu vidéo de cette expérience qui a dépassé toutes les espérances de mon amie : ses élèves de CE2 ont imaginé et produit une série de masques stupéfiante, où leur imaginaire enfantin, entrant en résonance avec celui des peuples « primitifs », a donné naissance à de troublantes figures.

Cette amie n’est évidemment pas plus anthropologue que moi, elle n’est pas plus psychanalyste et n’a pas cherché ce que pouvaient cacher ces figures de l’inconscient de ses élèves : elle a seulement conclu que les trois mois à travailler sur la notion de masque avaient intéressé et motivé la bande de gamins et gamines dont elle a la charge, et que peut-être plus tard ils auront une vision moins sommaire, moins franco-centrée de la charge symbolique que peut contenir un masque pour des populations différentes de la nôtre.

Je parle ici de culture c’est-à-dire du fonds de connaissances très diversifiées appartenant à tous les domaines de l’activité humaine que l’on souhaite voir tous les enfants acquérir, car elles servent au moins à une chose c’est de savoir respecter toutes les activités humaines qui sont respectables en ancrant bien l’idée que, sur pratiquement tous les sujets, il y a des gens qui en savent beaucoup plus que vous, ce qui induit le respect généralisé de l’autre qui est le fondement même du vivre ensemble. Ce qui est commun à toutes mes amies professeures des écoles, c’est l’importance qu’elles attachent à cet aspect de leur métier, se cultivant elles-mêmes sans cesse pour pouvoir transmettre à leurs élèves un maximum de culture.

Ce long préambule est destiné à regarder ce qui peut se passer dans d’autres domaines comme les sciences et les techniques, et plus particulièrement l’informatique. Disons pour faire simple que la culture mathématique n’est pas la chose au monde la mieux partagée : bien peu de gens peuvent se targuer d’en posséder une, et je pense qu’il en va de même pour la physique, la chimie, la biologie. Il y a quand même une culture mécanique que l’usage des voitures automobiles a rendu nécessaire : pour conduire il faut avoir quelques notions de vitesse, d’accélération, de puissance, de force (au moins centrifuge) de distance de freinage. Les dangers de l’électricité sont présents à l’esprit de tout le monde, on sensibilise les enfants à ses dangers dès leur plus jeune âge, et beaucoup de gens ont appris à faire des réparations simples à leur installation électrique. L ‘automédication, ou simplement le désir de comprendre ce que disent les médecins, alimentent une culture médicale et biologique que répand toute une littérature, bien qu’elle soit considérée comme néfaste par les médecins. En ce moment un vaste effort de sensibilisation des citoyens aux problèmes de l’écologie, du développement durable, des économies d’énergie est animé par diverses associations et par le gouvernement lui-même, il est évidemment relayé par l’école.

Il existe donc une culture scientifique et technique que dispense l’école primaire (entre autres, parents, amis, médias s’en chargent aussi) qui de fait est de même nature que l’autre que j’appellerais littéraire : elle consiste à donner un sens aux mots de la science et de la technique, au moins à ceux qui apparaissent fréquemment dans le discours ambiant, sens plus précis que celui qu’on trouve dans les dictionnaires mais qui ne s’appuie pas sur une connaissance réelle, opérationnelle, de la notion en question. « Force » est un de ces mots, un peu piège, parce qu’il a un sens dans la langue naturelle beaucoup plus large que celui que lui donne la science et qu’il faut donc arriver à distinguer le mot scientifique « force » qui fait qu’une force est mesurable, et qu’elle peut donc être double ou triple d’une autre, du sens vulgaire dans le français courant où l’on peut dire que X est fort en maths, mais dire que X est deux fois plus fort en maths que Y n’a pas vraiment de sens.

Je pense que la culture informatique que devrait dispenser l’école primaire est de même nature : d’abord donner un sens aux mots, qui, en même temps que l’informatique a envahi le monde, ont envahi le champ du discours, par exemple celui d’ « information » qui comme le mot force appartient aussi au langage courant. L’information c’est ce qu’on trouve dans les journaux, vraie ou fausse, ou à la télé, c’est celle que dispense, ou ne dispense pas, la compagnie aérienne dont l’avion a du retard et que vous piaffez d’impatience dans l’avion arrêté sur le tarmac, c’est celle que vous essayez d’extraire du chirurgien qui vient de vous opérer ou d’opérer votre mère, c’est celle qui manque pour pouvoir prendre une décision ou tirer une conséquence logique d’un ensemble d’informations dans un logigramme. Pour compliquer le tout, il existe une théorie de l’information, initiée par Claude Shannon, qui joue un rôle essentiel dans le domaine des télécommunications mais a peu à voir avec l’informatique. Qu’est-ce que l’information des ordinateurs et des informaticiens ?

Là, force m’est de constater qu’il n’y a pas grand chose, dans la littérature et dans la presse, qui puisse aider des professeurs des écoles à parler d’information dans tous les sens que peut prendre ce mot et en particulier son sens scientifique et technique.

Le même constat peut être fait avec d’autres mots comme programme, machine,réseau, protocole, code, numérique, ces deux derniers introduits récemment dans le discours politique étant chargés de toutes les ambiguïtés.

Je ne crois pas possible de donner aux futurs professeurs des écoles plus que de très rudimentaires rudiments d’informatique effective, c’est-à-dire de programmation d’ordinateurs et de réseaux : n’oublions pas que la plus grande partie d’entre eux viennent de sections littéraires et ont déjà bien du mal avec les sciences traditionnelles aux quelles ils doivent initier les élèves, par contre il me paraît essentiel qu’ils acquièrent une certaine culture informatique consistant d’abord en l’identification et la désignation, dans la langue, des principaux concepts. Et je vois comme un véritable travail d’utilité publique la définition de cette culture qui devrait être celle de tout le monde, c’est-à-dire le choix des concepts et leur explicitation à un niveau compréhensible. Je propose qu’une émanation du k12 se penche sérieusement sur la question.

Cette culture informatique qui revient à utiliser les mots justes pour dénommer les concepts identifiés et à avoir une compréhension minimale des dits concepts (par exemple savoir que les « bits » circulent dans les ordinateurs le long de bus, comme les électrons dans un atome gravitent autour d’un noyau) n’est pourtant pas suffisante. L’école primaire devrait être le lieu où le élèves apprennent à mettre les machines électroniques à leur juste place dans le monde qu les entoure, c’est-à-dire, n’en attendre que ce qu’il faut en attendre, ni plus ni moins, toutes miraculeuses qu’elle puissent paraître, elles ne sont jamais que des machines, construites et pilotées pas des hommes pour rendre service à d’autres hommes, et se rendre compte que toutes nos activités se déroulent dans un système dans lequel collaborent des êtres humains et des machines et outils de toutes natures. L’informatisation à laquelle nous assistons depuis plusieurs décennies et qui loin de ralentir s’accélère est le processus pas lequel des éléments électroniques viennent s’insérer dans les systèmes techniques ( au sens de Bertrand Gilles) pour rajouter des fonctionnalités, améliorer les performances ou augmenter la réactivité et la fiabilité de parties du dit système. Et il faut donner aux enfants une idée de ce processus car c’est lui qui fait évoluer le monde : décideur ou créateur il aura à imaginer lui-même des systèmes nouveaux utilisant plus d’informatique que les anciens, employé plus subalterne, il aura à maîtriser les outils informatiques qui entrent dans la composition du système dans lequel s’inscrit son activité pour être un agent efficace et vigilant, exerçant un réel contrôle sur ce qu’il fait.

Je suis obligé de dire que là aussi bien peu de textes existent permettant à un prof de construire un discours, ou une animation quelconque, sur ce sujet à usage de ses élèves : car ce sujet n’est pas seulement scientifique et technique, il est aussi psychologique ( où la psychologie d’un être humain utilisant la machine joue un rôle essentiel), sociologique (dans la mesure ou la plupart des activités sont celles d’un ensemble de machines et d’êtres humains) et « in fine » politique puisque c’est la politique qui amène à la construction des gros systèmes actuels à l’échelle d’une entreprise ou d’une nation tout entière.

livre didapro

Vient de paraître : Informatique en éducation. Perspectives curriculaires et didactiques

Il s’agit d’un ouvrage collectif élaboré sous la direction de George-Louis Baron, Éric Bruillard et Béatrice Drot-Delange et publié par les presses universitaires Blaise Pascal. Il est issu d’un colloque de didactique des progiciels et des sciences et technologies de l’information et de la communication tenu à Clermont-Ferrand en octobre 2013.

http://pubp.univ-bpclermont.fr/public/Fiche_produit.php?titre=Informatique%20en%20%C3%A9ducation

Voici un extrait de la 4e de couverture de cet ouvrage :

Informatique en éducation. Perspectives curriculaires et didactiques

Qu’en est-il actuellement de l’enseignement du numérique ou plutôt de l’informatique et des technologies qui en procèdent ? À bien des égards, la période actuelle est celle de la transition entre deux époques. Dans la précédente (depuis les années 1990) il suffisait, au moins dans l’enseignement général, de considérer la familiarisation avec des outils, en se fondant sur une approche par compétences. La seconde, dans laquelle nous semblons entrer, est celle de la prise de conscience de la nécessité à transmettre aux jeunes générations les éléments d’une culture. Mais laquelle ?
Cela fait l’objet de débats nombreux, auxquels cet ouvrage a pour ambition d’apporter un éclairage singulier. Les contributions qu’il présente, fondées sur des recherches en didactique de l’informatique, suggèrent qu’il est possible de transmettre, même à des non scientifiques, des éléments leur permettant de faire comprendre à de jeunes enfants des notions liées à la programmation et à des algorithmes très simples.
Mais quels savoirs transmettre à tous, comment les organiser sous forme de curricula ? Cette question, critique, est bien entendu politique et ne peut être résolue par la seule recherche. Mais cette dernière a pour responsabilité d’analyser la situation, de la situer par rapport à celle d’autres pays et de suggérer des pistes de solutions possibles.
En mettant à disposition des lecteurs francophones des textes et l’expérience d’acteurs majeurs à l’échelle internationale, cet ouvrage, qui vise un large public, a pour ambition modeste de planter un jalon en diffusant des résultats de recherche récents.

Colloque ÉTIC 2

Le colloque ÉTIC 2

Dates : du 14 au 16 octobre 2015

Les chercheurs du laboratoire Ecole, Mutations et Apprentissages (EMA – EA 4507) de l’Université de Cergy-Pontoise et du laboratoire FRED (EA 6211) de l’Université de Limoges ont lancé en 2013 un cycle de colloques internationaux « L’école primaire et les technologies de l’information et de la communication ». La première édition de cette manifestation a eu lieu les 3 et 4 octobre 2013 à Limoges. Le colloque à donné lieu à l’édition d’un ouvrage scientifique dont l’édition est en cours.

Le laboratoire EMA et les laboratoires STEF (ENS Cachan) et EDA (université Paris-Descartes) se sont par ailleurs associés afin de coordonner la mise en place de la première journée ATAMÉ, consacrée aux artefacts tactiles et mobiles en éducation (ATAMÉ) qui s’est déroulée sur le site de Gennevilliers le 16 septembre 2012. Cette manifestation a donné lieu à la réalisation d’un numéro spécial de la revue STICEF

Compte tenu de l’évolution des pratiques scolaires et sociales, notamment dans le cadre de l’école primaire (ou fondamentale) reliés à ces instruments mobiles, il est apparu pertinent aux chercheurs de ces unités de faire converger les deux manifestations en une et proposer un schéma de colloque original, consacré aux modes de scolarisation des technologies dans le contexte de l’école fondamentale.

Problématique générale

L’intégration des TICE à l’école fondamentale et à l’école primaire en France, a déjà une histoire de plus de trente ans, et, de manière empirique, on peut constater que leurs usages en classe ne répondent pas encore pleinement aux espérances : mésusages, absence d’usages ou marginaux. Les discours publics d’accompagnement des TICE laissent entendre que les technologies numériques entrent massivement dans les salles de classe et dans les pratiques des enseignants avec leurs élèves. De fait, les pratiques sociales des élèves se développent et l’observation de situations positives d’usages (expérimentations volontaristes) démontre que les technologies numériques sont plus fiables et plus simples à manipuler, que les interfaces sont mieux intégrées, que les éditeurs s’impliquent, que les élèves s’engagent.

Les recherches sur les processus d’adoption et d’appropriation des TIC, sur les facteurs d’usage ou de non-usage ont montré que l’enjeu ne se situe pas seulement du côté de l’instrumentation de domaines disciplinaires, mais dans le fait que l’enseignant qui conduit sa classe de manière transversale et polyvalente, fait non seulement face à une extrême diversité des potentialités d’utilisations pédagogiques, mais aussi à une multiplication de contraintes, le plus souvent reliées aux environnements de son activité (institutionnelles, techniques, sociales et individuelles). Comment se construit la légitimité de pratiques instrumentées non prescrites ? Qu’en est-il de la construction de schèmes professionnels directement reliés aux technologies, quelle relation d’usage les enseignants entretiennent-ils avec les nouveaux environnements numériques qui leur sont donnés à exploiter ? Sur quels éléments d’une culture informatique et plus généralement « numérique » s’appuient les compétences des professionnels et la construction des pratiques instrumentées ? Comment repenser l’acte d’enseigner, compte tenu des médiations nouvelles que les technologies apportent ? Vers quelle gestion de l’activité de l’élève les enseignants doivent-ils tendre par ces moyens, tant à l’école qu’en dehors ? Que dire de l’évaluation de l’activité de l’élève lorsqu’elle est instrumentée et à quelle aune se situe celle des instruments qui leur sont fournis (applications, programmes, outils techniques), parfois reliés à des services en ligne associés ?

Afin d’apporter des éléments de réponse à ces différents questionnements, il nous parait nécessaire de proposer une reformulation des cadres et des objectifs quant à l’utilisation des technologies informatisées, de leurs ressources et contenus associés, tenant compte des enjeux liés au développement d’une culture technique et informatique, à la maîtrise instrumentale des environnements informatisés, et à leurs applications dans les différents domaines d’enseignement de l’école.

La réflexion croisée sur les contraintes, les postures, les démarches, et les instruments à mettre en œuvre constitue un préalable pour soutenir une telle perspective, c’est l’un des enjeu de ce colloque. UN autre est de faire un état des recherches en cours et achevées sur les utilisations pédagogiques et situées des technologies, traduisant l’existence de pistes pour la formation des enseignants.

Le colloque éTIC/ATAMé 2 sera donc organisé autour de séances plénières, d’un symposium consacré aux technologies mobiles et tactiles, d’ateliers et de tables rondes pour questionner :

  • Les approches instrumentales dans la pratique des enseignants (instruments numériques mobiles, nomades ou fixes) : Considérations pédagogiques et ergonomiques, centrées sur les outils et interfaces, mais aussi sur l’activité des enseignants et des apprenants;.
  • L’usage et la production de ressources numériques pédagogiques : les aspects politiques, économiques (servicialisation, obsolescence) reliés aux nouveaux modèles de conception et de diffusion des ressources numériques, notamment lorsqu’ils sont portés par les outils nomades
  • Les enjeux liés aux dispositifs et aux pratiques d’accompagnement des enseignants intégrant 
les TICE dans leur classe ;
  • Les approches comparatives liées aux usages des TICE à l’école primaire dans les espaces francophones.